Pour clore la série de cours que j'ai donnés à l'ISEG en Master, sur le thème des Réseaux Sociaux, j'ai demandé aux étudiants de m'écrire un roman sur Twitter, en guise d'examen. Je publierai ici les 3 romans à qui j'ai donné les meilleures notes. Pour ma notation, je me suis donné 3 critères de notation :
- Exploitation des possibilités offertes par Twitter
- Respect du "rythme" Twitter
- Contenu/Personnalité/Intérêt
Voici Perdition, de Aude Devaux. A noter que vous pourrez retrouver Aude sur le site des Ecrivains en herbe où elle explique sa démarche :
"L'irrésistible ascension des réseaux sociaux", ou le début du roman en Twitts #Let'sGo
La vie va vite. L'adage "Métro, boulot, dodo" devient une réalité générale, inévitable. Répétitive.
Dans un monde où le libre-arbitre n'est plus qu'une réalité subjective, vouloir sortir de l'engrenage. Vivre.
Toute une génération qui cherche la vie, l'envie dans l'ivresse, la reconnaissance dans les faux-semblants.
Elle sortit d'un vieil immeuble Haussmannien, chancelant sur ses talons hauts et s'appuya contre un mur pour allumer une cigarette
L'alcool lui faisait tourner la tête, la fumée de sa Malboro battre le coeur un peu trop fort. Il était presque 4h du matin.
Lui l’observait, négligemment adossé contre un vieux lampadaire, à l’autre bout de la rue.
Intensément.Le regard un peu fou, comme enivré par une certaine démence, une certaine ivresse malsaine et irrationnelle.
Ce n’était pas la première fois qu’il la voyait. D’abord occasionnellement, puis de plus en plus fréquemment.
Mais ce n’était pas le jeu du hasard. Il l’attendait, il était là pour elle. Presque chaque soir.
Pour elle seule. Son leitmotiv.
Elle était divinement belle, torturée et désabusée. Comme si elle n’attendait plus rien de la vie.
Une sorte de désespoir enchanteur.
Elle semblait perdue, prise dans un engrenage qui ne la relâcherait qu’après l’avoir détruite. Qu’après l’avoir vidée.
Elle s’enivrait tous les soirs, cherchait l’amour dans la frivolité, la passion dans la débauche.
Un ersatz de contact humain puisé au fond d’un verre, le long d’un rail de coke. L’éphémérité du plaisir.
Et lui l’observait, la détaillait comme si sa vie en dépendait.
Il s’imprégnait d’elle, de ses moindres gestes. De ses moindres regards.
Il savait qu’elle finirait par intercepter un taxi, comme tous les soirs, et rentrait chez elle, seule ou accompagnée.
Mais qu’au final elle continuerait encore et encore à se noyer dans sa solitude.
Et qu’elle retournerait se complaire dans cette débauche destructrice qui n’en finissait plus.
Lui était légèrement plus âgé qu'elle.
Il n’était pas beau à proprement parler, mais cette noirceur qui voilait son regard faisait de lui un personnage à part. Un banni.
Il vivait dans cette société, dans notre société. Mais il ne s’y retrouvait pas.
Il fuyait tout lien social, toute chose pouvant lui donner un point d’ancrage.
L’argent ne lui manquait pas. Il n’avait même que ça, et passait ses journées enfermé, reclu dans un luxueux loft parisien.
Il se pensait libre, libre de toute contrainte, de toute attache humaine.
La conscience qu’il avait de sa liberté le grisait. Il se pensait hors des règles, hors d’un tout.
Tout ce qui comptait c’était elle.
Son unique obsession.
Il la suivit comme toujours.
Au bout d’une dizaine de minutes elle s’arrêta, et enleva ses talons. Les jeta au loin.
Elle renversa la tête en arrière et se mit à tourner sur elle-même. Encore et encore.
Elle ne savait plus qui elle devenait, n’avait plus que de rares moments de lucidité qu’elle s’empressait d’ignorer.
Fêtes et excès étaient devenus son quotidien. Entourée de gens qu’elle ne savait même plus reconnaitre.
Encore et encore.
Il la regarda tournoyer, reprendre vie peu à peu. Puis tomber, sombrer à nouveau.
Elle resta prostrée sur le sol de longues minutes. Il voulut l’aider, mais ne pouvait bouger. Il ne pouvait l’approcher.
Il n’était qu’un exilé, il avait perdu presque jusqu’au sens de la parole.
Noyé lui aussi dans une certainne folie, folie dont il était la seule cause.
Il était son propre mal. Elle n’était qu’une victime de sa génération.
Elle finit par se relever. Héler un taxi. Disparaître.
Il retourna à sa solitude.
Plus les jours passaient, plus elle le hantait. Sans trop savoir pourquoi, il sentait son mal-être attirer le sien.
Irrémédiablement.
Sublimation du désespoir, douce et malsaine aliénation à la démence.
Une nuit, elle passa devant lui. Plus proche qu’elle ne l’avait jamais été. Folle proximité, tentation irrationnelle.
Il attrapa sa main, elle se retourna et le dévisagea.
De longues secondes.
Elle ne parut pas choquée ou apeurée. Elle se contenta d’observer son visage, d’un regard totalement vide.
Une once d’humanité en lui l’avait poussé à croire qu’elle le reconnaîtrait.
Elle ne pouvait pas ne l’avoir JAMAIS vu. Il l’avait attendu tous les soirs, pendant des mois.
Il avait veillé passionnément sur elle, il s’était nourri de sa présence.
Il avait naïvement cru que quelque chose se passerait. Que quelque chose surgirait dans les yeux de cette jeune femme.
Qu’elle lui sourirait.
Qu’elle lui parlerait.
Le vide.
Voilà tout ce qu’il ressentait, voilà tout ce qu’elle partageait avec lui en cet instant.
Du vide et de l’indifférence.
Elle lui tourna le dos et fit mine de s’éloigner. Mais il resserra la pression de sa main, et l’obligea à faire volte-face.
Violemment.
Il était purement conscient de chacun de ses propres gestes. Conscient de ce qui se déroulait.
La démence qui l'habitait depuis toujours l’avait tout abandonné, la lucidité était présente en lui comme jamais auparavant .
Elle tenta de se libérer, la peur commença à luire dans ses yeux.
Tout se passa très vite. Eclair de rage amoureuse, violence mortelle.
Il pouvait faire tout ce dont il avait envie, même commettre l'irréparable.
Mettre fin à une vie et ne pas avoir à en subir les conséquences.
Un acte contingent échappant à toute à toute nécessité.
Un acte gratuit.
Un acte dont les mobiles pourraient échapper à quiconque au premier abord, car ils viennent du plus obscur de l'être.
Une impulsion secrète, dans laquelle ce que l’individu a de plus particulier se révèle, se trahit.
"l'Homme est le seul être capable d'agir gratuitement", se répéta-t-il, comme une rengaine incessante.
IL était capable d'agir gratuitement.
Sa démence avait complètement biaisé sa vision de la liberté et du libre arbitre.
Il passa les jours suivant dans une sorte de brouillard.
Il n'avait plus très bien conscience des limites, des points de non-retour qu'un être humain ne peut franchir.
Du moins sans y perdre, métaphoriquement, une partie de son âme.
Il avait commit l'irréparable, il avait enclenché l'engrenage. La nature rétablissait les choses.
Il ne pouvait en sortir indemne.
La noirceur qui l'habitait depuis si longtemps se mit à le ronger.
La folie qui était terrée en lui se mit à envahir chaque parcelle de son être.
Assis, dans le noir.
Assis, riant de sa démence.
Personne ne l'avait vu ce soir-là.
Personne n'avait le pouvoir de l'accuser.
Il n'était finalement même pas coupable, puisque la culpabilité n'a de sens que dans le regard de l'autre. Que dans l'externalité.
Il était son seul bourreau.
Il serait son seul tourment.
Une nuit, sortant quelque peu de sa torpeur, il fixa le vide et se mit à réfléchir.
A penser.
Quelque chose n'allait pas.
Il avait accomplit l'acte ultime. Il avait, pendant un instant, goûté à la liberté la plus totale.
Il aurait dû accéder à quelque chose, quelque chose de plus grand.
Son mal-être aurait dû s'éteindre, le quitter à tout jamais.
Dans cet acte, totalement désintéressé, totalement imprévu, il avait cherché une réponse à son incapacité à vivre.
Mais rien n'avait changé.
Pire, tout l'entraînait vers l'abîme.
Quel était l'intérêt d'accéder au plus extrême libre-arbitre ci celui-ci ne pouvait rien vous apporter ?
Quelle était cette illusion qu'était la liberté ?
Pourquoi l'Être Humain ne faisait qu'aspirer depuis des millénaires à une chose finalement si pauvre ?
L'horreur se referma sur lui.
L'angoisse.
L'incompréhension.
Il ne savait plus rien, ne distinguait plus rien.
Toute once de vie s'éteignit alors en lui.
Il n'était plus qu'un corps, une enveloppe de chair mue par la survivance de certaines habitudes humaines, certains instincts.
Il s'allongea sur son lit.
Il s'allongea.
Toute pensée, toute capacité à raisonner, toute once de raison avaient quitté son être.
Il n'était même plus un Homme.
Cet acte contre nature l'avait mené à la mort.
Il se laissa partir.
Libéré.
Il n'était finalement même pas coupable, puisque la culpabilité n'a de sens que dans le regard de l'autre. Que dans l'externalité.
Il n'était plus qu'un corps, une enveloppe de chair mue par la survivance de certaines habitudes humaines, certains instincts.
Les commentaires récents