Il y a une quinzaine de jours, j'accompagne un proche au Palais de Justice. Il est embringué dans un litige qui n'en finit pas, d'appel en appel et je viens le soutenir dans ce qu'il faut bien appeler une épreuve...
La convocation est à 9h pour toutes les personnes, mais apparemment les lève-tard ne sont pas encore là ; ils prennent le risque que leur cause soit jugée en leur absence. Le Palais est un véritable labyrinthe et il faut presque un GPS pour arriver dans la salle d'audience. Et ne pas se tromper à l'entrée où une file (encombrée de Japonais) conduit à la Sainte Chapelle et l'autre au tribunal. Le Président ("la" Président) fait l'appel comme à l'école et décide de l'ordre de passage. Les retardataires pénalisent les bons élèves qui sont à l'heure ; en tiendra-t-elle compte lors du jugement ? La Chambre est petite, pas trop impressionnante même si le sort des personnes - leur vie peut-être - se décide à cet endroit.
Toute l'assemblée s'est levée quand la Cour est entrée dans la salle. L'audience est ouverte. Je regarde "la Cour". Madame le Président, ses deux assesseurs et l'avocat général sont des femmes. Seul le 5ième personnage, le greffier derrière son ordinateur, est un homme. La Présidente ne manque pas d'humour ni de répartie. Sur les bancs, on reconnaît ceux qui vont s'affronter dans quelques minutes, principalement des couples. Ils ne sont pas assis côte à côte mais de leur fausse indifférence mutuelle exude une animosité palpable. Ce jour-là, il y a plusieurs cas de violence familiale. Après 5 minutes d'audience, un gendarme vient me demander de remiser mon téléphone portable sur ordre de Mme le Président. Je ne sais pas comment elle m'a vu prendre des notes ni comment elle a appelé le gendarme.
Madame le Président est autoritaire et mène les débats sans s'en laisser conter, mais elle est aussi attentive aux douleurs des uns et des autres, très humaine. Elle propose même à une personne qui attend son tour dans la salle d'aller prendre un verre, en la voyant assez mal en point. Un "prévenu" a été extrait de Fresnes où il est en détention ; un gendarme veille derrière lui en permanence comme son ombre, debout quand son "prisonnier" est debout et assis quand il est assis. Après avoir écouté les plaidoiries des parties adverses, le Président propose toujours au "prévenu" de prendre la parole, d'ajouter un mot précise-t-elle. En général, soit le prévenu ne dit rien, soit il prend ...5 minutes.
L'avocat général résume bien chacun des cas qui a été exposé et rend son réquisitoire sur le champ ; elle représente l'ordre public et sa décision sera un des éléments du jugement. Elle dit - avec autorité mêlée d'une pointe humour à un "prévenu" qui a proposé à la partie lésée des aménagements à un cas déjà jugé : Monsieur, on ne négocie pas avec la justice... Chez elle aussi, je sens une grande humanité même quand elle fait appliquer la loi dans toute sa rigueur. Cela dit, elle laisse passer le fait qu'un prévenu qui devait voir tous les mois son juge d'application des peines ne l'ait vu qu'une fois...
Après avoir écouté plusieurs plaidoiries (d'abord celle de celui qui attaque puis celle de celui qui se défend), j'imagine (c'est mon esprit matheux qui revient à la charge dans ce Palais de Justice !) qu'il y a en général 4 types de plaidoiries, compte tenu des arguments déployés et de l'impression qui s'en dégage à mes yeux de non-spécialiste :
- mensonge A contre mensonge B, ou
- vérité A contre mensonge B
- Mensonge A contre vérité B
- ou encore vérité A contre vérité B.
Il faut bien des talents juridiques et psychologiques pour démêler le vrai du faux dans ces imbroglios complexes ! Parfois des lapsus ou des dérapages sont prononcés à la barre par les personnes impliquées, réveillant d'un coup une salle silencieuse, bien qu'attentive, et déclenchant le rebrouement de la Présidente courroucée. Du genre la Justice est sale (on est dans l'outrage à magistrat), ou à un autre qui s'était bien tenu jusque-là et qui soudain craque quand on lui demande s'il a un dernier mot à ajouter ; il explose devant son avocat médusé et le froncement de sourcil de la Présidente : si je n'ai pas justice ici, je la ferai moi-même...
Les plaidoiries sont intéressantes, convaincantes. J'ai même eu envie d'applaudir après la plaidoirie d'une jeune avocat commise d'office. Elle s'était "mouillée la chemise" pour aller glaner plein d'informations et témoignages positifs sur son client, en lointaine banlieue...Sa plaidoirie est émouvante, vraie, le ton est juste. Parfois, les avocats en font trop et on sent physiquement dans le ton qui s'enflamme la méchanceté, l'odeur du sang, le mensonge éhonté, le grossissement démesuré de faits anodins, le désir de faire du mal, voire de tuer l'adversaire. L'une croit bien faire en mentionnant les honoraires de l'avocat adverse. La Présidente la rabroue sévèrement en lui disant qu'elle ne lui demande pas les siens ! L'avocat-mégère continue son cinéma. Elle fait des moues très visibles quand l'avocat adverse fait sa plaidoirie. Telle un dindon courroucé, elle fait du bruit en tournant les pages de son dossier et vient ensuite poser ses dossiers sur le bureau de la Présidente ; cette occupation du terrain est malsaine, et la Présidente, Ô surprise, ne réagit même pas. Parfois, la démesure est contre-productive et quand l'intelligence fait place à la méchanceté, c'est comme si l'avocat se tirait une balle dans le pied et comme si ses arguments, tel un boomerang, se retournaient contre elle.
Je pense que tous les citoyens devraient régulièrement passer une demi-journée au Palais de Justice, et aussi visiter une prison. Cela aurait sûrement un effet plus dissuasif que bien d'autres mesures...
A 13h30, nous sortons tous, épuisés. Nombres de jugements ont été mis en délibéré.
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